Le nom des choses

Camus écrit : « Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde ». J’écris sur le sol le nom des adventices. C’est « Belles de Bitume ». C’est l’hiver. Peu à peu la plante disparait et la trace de son nom aussi. Peu à peu. Parfois ce n’est pas au même rythme. Les mots sont simples. Beaux. Ils sont notre participation au monde. Et que fait-on de nous autres, pauvres rêveurs plein d’espérance ? Nos publicités me déchirent la vue dès que je sors de chez moi. Des mots superbes comme vérité et vie sont absorbés par une entité supérieure qui assure : « la vie, la vraie c’est à Auchan », et l’on sort du parking de l’hypermarché qui prétend être « aux champs » pour retourner à sa fausse existence ! « Le pays où la vie est moins cher » c’est au Leclerc, et l’on sort du « pays Leclerc » duquel tous les pays, de la Chine eu Brésil ce ne sont plus que des provinces ! Le sens des mots nous est dérobé. Si un jour, parce que les pêches n’ont plus de goût, le nom des pêches perdait lui-même sa saveur, et si un jour, parce que les herbes folles sont arrachées, nous oublions jusqu’à leur existence… Conservons nos mots, ne nous les laissons pas prendre, …Il ne faudrait pas que les feuilles (et toute autre chose) en viennent à disparaître en même temps que le nom qui les désigne…

PHOTOS de © Frédérique Soulard. Écriture du mot érigéron par Claire Hourlier.

Poésie des mots

Les plantes sont belles, et nous avons leur nom en partage entre nous, les gens (qui sommes beaux aussi !). Il y a des plantes aux noms exotiques : La nigelle de Damas (quelle jolie fleur légère et quelle délicate graine à mettre sur le pain, la véronique de Perse (la plus grande des véronique), la luzerne d’Arabie (trop jolie avec son petit point noir sur la feuille)…. Il y en a certaines qui sont dans une ménagerie animale : La vipérine qui pique un peu et qui déploie de façon gracieuse ses fleurs (L’inflorescence est une grappe de cymes unipares scorpioïdes – On n’est pas là pour rigoler surtout avec les scorpioïdes!), l’épervière (je crois que c’est aussi la piloselle : elle est poilue), l’ail des ours (je ne sais pas si les ours en mangent… mais nous, si !), le pissenlit dent de lion (il parait qu’il y en a partout sur la terre), la gueule de loup ou grand muflier (de la famille des scrofulariacées – que je vous mime à l’instant en faisant une grimace appropriée – mais vous n’êtes pas face à moi pour le voir), le Plantain corne de cerf (qui résiste au piétinement) ! La poésie du monde est là, et nous en faisons partie.Je suis admirative de cette triangulaire entre la beauté du monde, celle des yeux qui l’observent (les nôtres) et cette recréation de toutes choses par le nom qu’on leur donne et qui nous met en relation avec le monde ainsi qu’avec les autres.

C’est comme ça que j’ai inventé ce concept de Belles de Bitume, grâce aux noms : au delà d’une histoire de pédagogie c’est une histoire de beauté où les mots « potamot nageant » et « ruine de Rome » furent mes guides !
Des noms pareils, ça donne envie d’être inventif ! Est-ce clair (comme le jour naissant) OU faut-il que je le dise avec d’autres mots (des qui existent ou d’autres que nous inventerions ensemble) ?

La Patience

LA PATIENCE – Sylvain Tesson – La panthère des neiges – extrait.

« J’avais appris que la patience était une vertu suprême, la plus élégante et la plus oubliée. Elle aidait à aimer le monde avant de prétendre le transformer. Elle invitait à s’asseoir devant la scène, à jouir du spectacle, fût-il un frémissement de feuille. La patience était la révérence de l’homme à ce qui était donné. attribut permettait-il de peindre un tableau, de composer une sonate ou un poème ? La patience. Elle procurait toujours sa récompense, pourvoyant dans la même fluctuation le risque de trouver le temps long en même temps que la méthode pour ne pas s’ennuyer. Attendre était une prière. Quelque chose venait. Et si rien ne venait, c’était que nous n’avions pas sur regarder. »

Photo Mai 2020 : Patiente, j’observe mon petit jardin, je regarde lampsane, chélidoine et jacinthe sauvage pousser et je m’interroge longtemps avant de les tailler / ou non.

Les graines à semer

Les graines à semer sur les bords des trottoirs distribuées par les villes je trouve ça sympa.
Mais j’ai aussi d’autres idées et je me dis que faire connaissance avant avec les adventices, les observer sur le bord de notre trottoir, les tailler (parfois) quand elles sont fanées, et les associer à d’autres plantes que nous aurions semé, ce serait… enrichissant.
Car une fois de plus, nous supprimons ce qui est pour le remplacer par ce que nous voulons. … Mais c’est un bon début !
C’est mieux d’avoir des fleurs même si elles sont « légales » que de ne pas en avoir du tout…
Avoir un voisin qui sème des petites cultivées (offertes par « sa » mairie) et qui ne connait pas les petites sauvages, c’est bien mieux que d’avoir un voisin qui traite à la javel les plantes de la rue…. car avec le voisin qui sème, on peut parler, semer, s’aimer (si j’ose m’exprimer ainsi !) !
Photos et dessins : Lola

La grande Belle

Des images pour le plaisir de la grande BELLE.
La BELLE fut, avant de participer à Belles de Bitume (projet et spectacle qui lui doit son nom), notre maison des mots itinérante. Son nom est un acronyme : la Boite Écritoire Lecture Légendes en Excursion. La B.E.L.L.E. Nous promenions dans notre « cariole » avec Camille et Annie des mots, virtuels ou écrits. Nous échangions des papiers à la sortie des écoles : un mot palmier contre un mot papillon, un mot plage contre un mot parapluie… Nous faisions des lectures de textes à la sortie des écoles sous le grand parapluie jaune.Étrangement la couleur jaune est restée associée au projet puisque Martine Ritz m’a conçu un costume avec une base de jaune pour le spectacle Belles de Bitume, et le lien entre les objets dans la BELLE est le jaune… Tout nous échappe en harmonie : ces noms, de la BELLE aux Belles de bitume, du jaune du parapluie à celui du costume, et sans doute aussi de ma vie qui a combiné mes héritages à la naissance de ce projet (grand-mère herboriste et maman professeur de français)… C’était Sylvie, ma sœur, elle aussi anciennement herboriste, qui m’accompagnait lors des premières sorties avant que Monsieur adventice Vernaculaire ne prenne la relève. Tout ceci s’organise tout seul et nous échappe beaucoup ! Nous, nous participons au grand mouvement de la vie !

C’est l’automne

10 Septembre. C’est l’automne et même si elles sont moins abondantes qu’au printemps les herbes sont jolies, parfois hautes et certaines tentent une pousse. Les 13 hectares de l’ancienne caserne Mellinet à Nantes sont en aménagement. Le lieu deviendra un lieu d’habitation, une école est en construction, il y aura des espaces d’activités et de nouveaux équipements publics, une crèche, des ateliers d’artistes,…

J’ai remarqué que de beaux arbres étaient conservés et même si le travail n’est pas toujours bien fait car la protection n’est souvent qu’à quelques mètres du tronc et certains sont un peu attaqués à la racine, mais l’intention est louable et les arbres sont encore là. Je n’ai pas osé écrire le nom des adventices sur le sol de béton tout neuf et tout propre (pourtant il y avait de magnifiques amarantes) alors j’ai écrit sur le vieux bitume de la place, devant le bar la « Belle de Jour ».

Cela fait plaisir de voir que la verdure, riche, vivante et variée se niche dans toutes les failles du monde moderne que nous construisons goudronné et minéral. La vie fait le reste !

Les plantes sont capables de communiquer

Extrait d’une conférence de Stefano Mancuso
« Les plantes sont capables de communiquer. Elles ont un sens de la communication extraordinaire. Elles communiquent avec d’autres plantes. Elles sont capables de distinguer parents et non-parents. Elles communiquent avec des plantes d’autres espèces. Elles communiquent aussi avec les animaux en produisant des produits chimiques volatiles, par exemple, pendant la pollinisation. Les plantes ne peuvent pas bouger et déplacer le pollen d’une fleur à une autre. Alors elles nécessitent un vecteur, et ce vecteur, c’est normalement un animal. De nombreux insectes sont utilisés par les plantes comme vecteurs pour le transport du pollen, mais aussi les oiseaux, les reptiles, et des mammifères comme les chauves-souris ou les rats : ils peuvent être utilisés pour le transport du pollen. Les plantes donnent aux animaux une sorte de substance sucrée — très énergisante — en échange du transport du pollen. Mais certaines plantes manipulent les animaux, comme les orchidées qui promettent du sexe et du nectar et ne donnent rien en échange du transport du pollen ! »

Photo : @frédérique Soulard : Orchidée singe du massif des Bauges.

Les arbres, la forêt, la vie, la conscience…

Lorsque j’étais enfant, j’étais fascinée par l’immensité verte et secrète qu’était la forêt amazonienne. Pour nombre d’entre nous, c’était un continent mystérieux, un poumon vert, un cœur planétaire inaltérable. Les océans étaient tout comme la terre : infinis. Le confort (que j’apprécie) puis l’excès de confort (pfff !) ont réduit les dimensions de la terre et font vibrer la planète au rythme de leurs accents exigeants et irréfléchis. Le territoire des forêts productrices devenues espaces de production d’huile de palme et autres « dégoulinures » de la surconsommation entre en résonance avec ce tempo meurtrier. Aurions-nous pris du retard avec notre civilisation du bien-être, nous qui plantons des arbres solitaires comme du mobilier urbain dans les coulures de bitume de nos villes et ne songeons même pas à les remercier pour l’ombre qu’ils nous procurent ? Nous avons peur, l’air se dessèche, les particules fines véhiculent des virus d’un nouveau genre, … les exploitants agricoles déversent du désherbant sur les engrais verts qu’ils ont planté à coup de subventions, la folie nous possède… mais, courage et espoir, elle est aussi l’espace de prise de
conscience !

Allongés sur nos matelas de latex nous rêvons : On raconte que les arbres communiquent entre eux. Il parait que les peuples autochtones savaient ce que nous n’avons jamais imaginé. Nous comprenons que les herbes folles sont belles, les arbres communiquent entre eux, les forêts génèrent la pluie, l’eau a une mémoire,… Notre planète est une entité, notre planète est planétaire, nous ne sommes pas le centre de l’univers et les humains font partie du vivant. Les plantes chantent, la vie est un tout, et tous nos sens en alerte. Merci la vie ! Nous marchons vers un nouveau monde que nous contribuons à bâtir et dont la construction passe par l’écroulement de quelques vieux murs de certitudes. Pour écouter le chant des plantes, une vidéo : https://youtu.be/TYHmBoMEElg

Photo : La ruine de Rome, ma préférée !